Sen. Sanders; Le Monde
L’intelligence artificielle [IA] sera très probablement la technologie la plus transformatrice de l’histoire. Elle est en passe d’affecter profondément la vie de chaque homme, femme et enfant de notre pays. Elle entraînera – et entraîne déjà – des changements inimaginables dans notre économie, notre démocratie, notre équilibre émotionnel, notre environnement et notre façon d’éduquer nos enfants. De plus, la crainte est bien réelle que si l’IA devenait plus intelligente que les humains, elle puisse un jour fonctionner de manière autonome, avec des conséquences potentiellement catastrophiques.
La question n’est pas de savoir si l’IA changera le monde – c’est un fait –, mais plutôt : qui contrôlera cet avenir ? Qui en bénéficiera, et qui en subira les conséquences ? L’IA va-t-elle enrichir la vie des familles qui travaillent, améliorer leur qualité de vie ? Va-t-elle nous aider à éradiquer la pauvreté, à allonger l’espérance de vie et à résoudre la crise climatique ? Ou bien l’avenir de l’humanité sera-t-il déterminé par les quelques milliardaires qui ont promu et développé l’IA, sans quasiment aucune consultation démocratique, ceux-là mêmes qui s’apprêtent à devenir encore plus riches et plus puissants grâce à elle ? Voilà la question que nous devons trancher.
Soyons clairs : l’intelligence artificielle n’a pas été créée ex nihilo. L’IA repose surnotre intelligence collective : nos livres, nos chansons, nos oeuvres d’art, nos articlesde presse, nos codes informatiques, nos recherches scientifiques, nos vidéos, nosconversations, nos images et nos idées, transmises de génération en génération. Cen’est pas simplement mon opinion : de l’aveu même de [Sam] Altman, directeurd’OpenAI, les modèles d’IA ont été entraînés sur notre « expérience collective, nosconnaissances » et les « enseignements de l’humanité ».
Dans la plupart des cas, les magnats de la tech ont intégré ces connaissances à leursmodèles d’IA sans autorisation, sans reconnaissance, sans compensation. Autrement dit, le travail créatif de millions de personnes – écrivains, artistes, musiciens,journalistes, enseignants, scientifiques et citoyens ordinaires – a été purement etsimplement spolié par quelques-unes des personnes les plus riches du monde. Il esttemps de le récupérer.
C’est pourquoi je présenterai prochainement un texte législatif qui donnera à lacollectivité une participation directe dans les plus grandes entreprises d’IA de notrepays : la Loi sur le Fonds souverain américain pour l’IA. L’idée serait de créer ce fondset de l’abonder grâce à une taxe exceptionnelle de 50 %. Elle ne porterait pas sur lesbénéfices d’OpenAI, Anthropic, xAI et autres entreprises, mais elle s’appliquerait àquelque chose de bien plus précieux : les actions.
Si elle est adoptée, cette loi aurait deux conséquences cruciales. Premièrement, elledonnerait aux citoyens un rôle direct dans la détermination de l’avenir de cettetechnologie. Le gouvernement fédéral aurait le pouvoir, grâce à ses droits de vote et àune représentation paritaire au conseil d’administration de chaque entreprise, debloquer les décisions préjudiciables à nos citoyens et de promouvoir des politiquesqui leur soient bénéfiques.
Deuxièmement, cette législation garantirait que les milliers de milliards de dollarspotentiellement générés par l’IA soient utilisés pour améliorer la vie de tous, et nonsimplement pour enrichir encore davantage les plus riches. Si les grandes entreprisesd’IA continuent de croître aussi rapidement que le prévoient de nombreux analystes,la valeur du fonds souverain augmentera elle aussi, et les avantages pour le peupleaméricain s’ensuivront.
Cette idée n’est pas nouvelle. Elle a été proposée par des universitaires et mêmesoutenue par certaines des principales entreprises d’IA américaines. OpenAI, parexemple, a récemment proposé la création d’un « fonds souverain qui permettrait àchaque citoyen, y compris ceux qui n’investissent pas sur les marchés financiers, departiciper à la croissance économique induite par l’IA ». Anthropic, dirigée par M.Amodei, a également proposé la création de « fonds souverains nationaux investisdans l’IA » . Quant à M. Musk, à la tête de xAI, il a écrit : « Un revenu élevé universel,versé par le biais de chèques émis par le gouvernement fédéral, est la meilleure façonde lutter contre le chômage engendré par l’IA. »
Des dizaines de fonds souverains existent à travers le monde afin de garantir que lescitoyens bénéficient de la richesse nationale. Le fonds souverain norvégien, l’un desplus importants au monde, a été alimenté par les revenus pétroliers du pays et pèseaujourd’hui plus de 2 000 milliards de dollars. Plutôt que de laisser quelquesdirigeants pétroliers
Ce concept a déjà été mis en pratique ici même, aux Etats-Unis. Il y a cinquante ans,l’Alaska a créé un fonds souverain grâce aux revenus pétroliers de l’État. Depuis desdécennies, ce fonds verse des dividendes annuels directement aux Alaskiens.
Dans un premier temps, les milliards de dollars générés par ce fonds permettraient deverser des aides directes aux Américains. À mesure que le fonds générerait davantagede richesses, les recettes seraient utilisées pour garantir à chaque homme, femme etenfant de notre pays un niveau de vie décent, incluant l’accès aux soins de santé, àl’éducation et au logement.
Il va sans dire que je suis conscient de la complexité de la situation : il est difficilepour l’État de détenir une participation importante dans une entreprise, surtout uneentreprise dont l’intelligence artificielle ne représente qu’une partie de l’activité. Leprojet de loi que je présenterai dans les prochaines semaines contiendra des détails,notamment sur les priorités de dépenses et les modalités de mise en oeuvre.
Le principe est simple : lorsqu’une ressource publique génère de la richesse, celle-cidoit être partagée par tous. L’avenir de l’intelligence artificielle et le destin del’humanité ne doivent pas se décider à huis clos dans la Silicon Valley. Ils ne doiventpas être dictés par des milliardaires cherchant à maximiser leur pouvoir et leursprofits. Ils doivent être décidés par les travailleurs, les parents, les enseignants, lesartistes, les scientifiques, les communautés et le peuple. C’est notre avenir. C’est ànous d’en décider.